dimanche 6 juillet 2014

Analyse - Giulietto Chiesa. Le talon d'Achille

 

Giulietto Chiesa
Très souvent, il m’arrive d’expliquer que je ne suis pas très content d'être journaliste. À ce jour, cette profession est trop discréditée. Quand les jeunes gars me disent qu'ils veulent devenir journalistes, je leur explique que sincèrement, cela sera très difficile. Aujourd'hui, on ne peut réussir qu’à une seule condition – il faut mentir.

Depuis longtemps j’étudie des signes de crise, nombreux sont ceux qui disent que je suis catastrophiste, que je suis trop pessimiste, cependant j’exprime ce que je vois. Beaucoup de mes collègues voient la même chose, mais ils ne racontent rien, pour des raisons différentes. Les gens se demandent pourquoi ils ne connaissent pas grand-chose à propos des problèmes d'aujourd'hui, la réponse est évidente - car le journalisme a cessé d'être honnête, il ne se donne même plus la peine d’essayer d'être honnête.

Il est clair qu'une objectivité totale n'existe pas, c'est une illusion, mais c’est le système de fourniture de l'information qui a fondamentalement changé. Par exemple, le public occidental ne sait absolument rien de tous les événements relatifs à l'Ukraine. Même les politiciens italiens sont ignorants, ne parlons pas des gens ordinaires.

Les médias occidentaux présentent des informations altérées ou bien passent sous silence des faits criants : dans leur interprétation, la Russie selon la volonté du dictateur Poutine a occupé toute l'Ukraine, qui se veut un État libre et indépendant, qui veut adhérer à l'Union européenne.

Je suis très préoccupé par le niveau intellectuel très bas des hommes d’État. Plusieurs fois, j'ai été témoin que ceux qui prennent des décisions importantes, ne savent pas, ne comprennent pas de quoi il s'agit. Maintenant tous ceux qui arrivent au pouvoir ont un esprit très étroit, ils pensent et agissent dans la perspective historique à court terme, et c’est faux. On ne peut pas dire que la faute leur incombe uniquement.

Non, le système politique lui-même a conduit à cette dégénérescence. La vie s’est trop accélérée, les gens n'ont pas le temps pour la suivre, ils ne sont pas capables de digérer une telle quantité d'informations en un temps si court.

J'ai pu le sentir profondément du temps où j’étais au Parlement européen, lorsque tout simplement vous n’avez pas le temps pour étudier un quelconque problème important. Auparavant, les hommes politiques écrivaient des livres, et maintenant ils ne font que les publier sous leur nom, sans le moindre effort mental pour le faire.

Maintenant en ce qui concerne l'Ukraine. Au cours des années de l'indépendance, l'État ukrainien a été dirigé par quatre présidents, ils ont tous agi en dehors de toute compréhension du devoir social envers leurs citoyens. Ce sont des gens irresponsables. Kravtchouk a signé le document validant l'effondrement d'un immense pays sans la moindre idée de ce qu'il allait faire par la suite.

Apparemment, ceux qui se sont réunis dans la forêt de Bialowieza (Belovejskaïa Pouchtcha, aussi appelée, forêt de Bialovèse) au moment même, n’ont pas du tout pensé à l'avenir. Vous voyez, après l’effondrement de l'Union soviétique, Eltsine a tout simplement soldé la Russie - c'est évident.

Ses collègues ukrainiens - Kravtchouk, Koutchma, Iouchtchenko ne sont pas mieux, ils n'étaient pas des acteurs indépendants, ils ne pouvaient prendre aucune décision, ils n’ont fait que suivre les instructions de l'étranger, ils étaient des mercenaires ordinaires. L'Ukraine a été depuis longtemps dans les mains des États-Unis. Mais ce système vicieux peut être détruit, nous avons besoin de sang frais - les jeunes qui n'auront pas peur de prendre des risques.

Le fait qu'ils n'ont pas d'expérience, c’est plutôt bien, parce que toute l'expérience antérieure des politiciens de la vieille trempe est négative. Oui, ils vont faire des erreurs, mais ils ne livreront pas leur pays.

La crise s'accroît et ouvre d'énormes problèmes mondiaux, qui formeront de nouveaux leaders. La crise mondiale jettera le doute sur toutes les normes et règles de vie antérieures.

Des idées du XXe siècle ne nous aideront pas à y faire face. Le nouveau siècle apportera un autre système des signes de crise, et, dans tous les cas, les nouveaux hommes seront aptes à les traiter. En Italie, il existe un parti "Cinq étoiles", qui a été fondé il n’y a pas si longtemps par l’humoriste connu Beppe Grillo.

Il a compris avant les autres hommes politiques italiens que la crise se développe, et est le premier qui a commencé un débat public à grande échelle, en levant toute une armée de jeunes gars. Aujourd'hui le Parlement italien compte 173 sénateurs et députés de ce parti, et le manque d'expérience ne les a pas empêchés de mener leurs activités, ils se sont très vite rattrapés de la situation.

Le renouveau est inévitable, tôt ou tard cela arriverait de toute façon. La dégradation générale de l'homme est partout, et ce processus n'a pas commencé hier. Il existe un document très intéressant « Mémorandum Powell » (The Powell Memo), dénommé par le nom d’un banquier, qui, dans les années 70’ du siècle dernier, l'a formulé.

Cette période-là était le point clé, c'est à cette époque - après la crise pétrolière, après la décision de Nixon de dissocier le dollar de l'or – que l'histoire humaine a connu le changement capital, et l'ère du néolibéralisme a commencé.

Généralement, eux – les élites mondiales – la crème capitaliste mondiale : les banquiers, les propriétaires des sociétés transnationales, les créateurs de la Réserve Fédérale, les gens qui contrôlent la Banque Centrale de l’Europe et du Royaume-Uni – ont décidé de bloquer l’émergence de nouvelles idées en soumettant à un contrôle strict tous les médias, les universités, tous les établissements formant de nouveaux effectifs. Le résultat fondamental est une baisse générale du niveau intellectuel du peuple.

La génération actuelle, et nous aussi nous sommes devenus beaucoup plus faible (dans tous les aspects) que quand ils ont révolutionné la conscience de masse. Mais au moment de la crise de ce modèle de vie survient une possibilité d'arrêter ce processus de chute et le tourner dans le sens d’évolution.

Dans deux ou trois ans, ce sera évident ce qu'ils ont fait en Ukraine, le monde apprendra certainement ce qui s'est véritablement passé à Odessa. Et le coup d'État en Ukraine - ce n'est qu'un maillon dans la grande chaîne d'événements qui ont été conditionnés par une évolution très rapide de la crise financière mondiale - l'effondrement du modèle capitaliste.

Des élites mondiales ont réalisé que tout ne tenait plus qu’à un cheveu et que bientôt tout peut s'effondrer, et que la société d'abondance est finie, et que le monde s’est rapproché de la société de déficit, dans lequel la démocratie est impossible. Ils ont besoin de transformer le pouvoir du démocratique et consommateur en autoritaire et redistribué, car bientôt les ressources deviendront insuffisantes. Les États-Unis se trouvant au bord de la faillite sont le conducteur principal de ce plan.

Ils préparent un immense conflit. Tout ce qui se passe aujourd'hui en Ukraine est une préparation à la troisième guerre mondiale. Et leur objectif principal, c’est la Russie, car c’est le pays le plus riche du monde et l’ennemi historique le plus important. Après la Russie l'élite capitaliste s’en prendra à la Chine. Et l'Ukraine ce n’est juste qu’un outil ! C'est le talon d'Achille de la Russie.

Et cette fois, ils ont franchi toutes les bornes. Pour déclarer Poutine dictateur, ils avaient besoin de le discréditer, mettre dans une situation très difficile, et pour cela ils se sont servis de mesures extrêmes - le nazisme.

Je me souviens du propos de Brecht, qui a écrit en 1938 - « Quand la démocratie se transformera en fascisme, elle aura le visage de l'Amérique ». Et tout cela se réalise sous nos yeux, l'Amérique utilise ouvertement le nazisme.

Tout le monde sait qu'ils ont dépensé plusieurs milliards de dollars pour "un nouvel avenir pour l'Ukraine qu’elle mérite" - une belle expression de Victoria Nuland, mais ils sont devenus eux-mêmes des fascistes.

Lorsque le sénateur McCain va à l"EuroMaidan" et soutient ouvertement les dirigeants nazis ukrainiens, lui, un des hommes les plus influents, le candidat à la présidentielle avoue au monde entier qu'il est un nazi. C’est la même histoire pour John Kerry. Les dirigeants américains ont ouvertement déclaré au monde qu'ils sont les amis des nazis. Nous voyons en Ukraine la fin de la démocratie occidentale.

L’Occident, le lieu où autrefois on respectait les droits de l’homme, où on respectait la liberté du choix, les principes de séparation des pouvoirs, a cessé d'exister.

Dans deux ou trois ans, ce sera évident ce qu'ils ont fait en Ukraine, le monde apprendra certainement ce qui s'est véritablement passé à Odessa. Trois mois après la tragédie de la Maison des syndicats, et l'Europe se trouve déjà dans une situation difficile, car elle a encouragé et fortement soutenu des bourreaux.

Mais... une seule précision - ce n'était, de loin, pas toute l’Europe, mais l'Allemagne en la personne de Mme Merkel et du ministre des Affaires étrangères M. Steinmeier, et il y avait également beaucoup d’opposants, en particulier parmi les industriels.

Puis il y a eu la Pologne, les républiques baltes. Le reste de l'Europe n’avait pas soutenu le coup d'État à Kiev et a condamné l'action punitive des nouvelles soi-disant autorités. Lors de la préparation de l'opération à Maïdan, puis lors de la préparation des résolutions à Vilnius, personne n’a consulté l'Italie, l'Espagne, la Grèce, le Portugal. Ces décisions ont été préparées dans la cuisine de Bruxelles sous la direction des États-Unis.

Maïdan est un double coup à la Russie et à l'Europe. Pourquoi Obama par deux fois au cours de deux mois a-t-il visité l'Europe ? C'est sans précédent. Auparavant, il n'avait pas fait plus d'un voyage par an.

Il a fait comprendre qu’il fallait refuser le gaz russe. Maintenant, nous allons vous fournir notre gaz de schiste. C’est-à-dire, maintenant l'Europe pour le bien de l'Amérique doit tout payer : la dette de l'Ukraine ; l’augmentation importante du coût de l'énergie, etc. Et pour la Russie, cela signifie la perte de plus de cent milliards de dollars. Voilà une combinaison intéressante bien conçue.

Mais à cause d’une telle hâte, ils ont commis quelques graves erreurs. Cette puissante et franche russophobie a contribué à la renaissance de l'esprit russe. La première fois depuis plus de vingt ans le peuple russe a eu une pleine conscience de lui-même. Cette prise de conscience a commencé avec la Crimée. Avant cela, les Russes en Ukraine restaient silencieux, même en Russie ils se taisaient, et maintenant ils se sont réveillés.

Ils cherchaient à affaiblir Poutine, et lui, au contraire, il s’en est sorti encore plus fort. Bien sûr, ils peuvent toujours sérieusement influencer la situation interne de la Russie, pour cela ils possèdent tous les outils nécessaires.

En effet, la Russie est un pays capitaliste, pendant toutes ces années, Poutine lui-même a conduit son pays au-devant de l'Occident. Quand je lis les données que Gazprom, Rosneft appartiennent à moitié aux Américains et à d’autres investisseurs étrangers, il est clair qu’ils peuvent se jouer d’eux.

Je crois que la Russie pourra se défendre, mais ce sera difficile. Il faut s’y décider, il faut se décider pour des changements fondamentaux.

Il y a de grandes puissances qui sont encore capables de ne pas se soumettre aux intérêts américains, ce sont la Chine et la Russie. La Russie possède des armes nucléaires, des technologies capables de contrer les leurs. Il y a aussi d'autres géants comme l'Inde, l'Iran, l'Amérique latine.

Poutine a compris qu'il était impossible de se réconcilier avec l'Occident, et il a commencé le changement de son équipe. La faible réponse de la Russie est conditionnée par le fait que l’environnement approprié n’existe pas encore, il n'est pas encore suffisamment formé.

Je pense que les idées de Poutine en soi se trouvent au milieu du chemin. Il y a des moments, il donne matière à penser qu'il s'est rendu compte de la gravité de la situation. Il a superbement agi, quand il s'est rendu compte que les intérêts de l'Europe et de l'Amérique ne sont pas les mêmes, et il a immédiatement essayé d’en jouer.

Il comprend que maintenant la Russie à elle seule ne peut pas arrêter les États-Unis. On peut y arriver si on parvient à diviser les opinions des Européens et des Américains en créant une alliance stratégique entre l'Europe et la Russie. Le mal doit être combattu ensemble, en attirant les partenaires de son côté au moyen de nouvelles idées.

Giulietto Chiesa (Vzglyad.ru)
Agence centrale d’information Novorossia
Novorus.info




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Source : novorus.info-news-analytics
Traduction : GalCha

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